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jeudi, 22 juin 2017 16:04

HOMMAGE A CHEIKH AHMAD TIDIANE SY « AL-MAKTOUM » (1925-2017)

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Et si on en faisait le parrain de l’Université de Thiès

 

Ce « temple du savoir » mérite de porter le nom de l’éminent penseur disparu, Seydi Cheikh Ahmad Tidiane SY –Qu’Allah l’agrée. Le défunt khalife est digne d’en être le parrain. Thiès est la région qu’il avait choisie pour son repos éternel. Aussi, par égard pour sa personne et son autorité, je vais devoir m’excuser auprès de son successeur, Seydi Abdoul Aziz SY Al-Amin –Qu’Allah le soutienne, et croire à la parfaite compréhension de la famille du bien-aimé Serigne Cheikh pour ce plaidoyer que nous dédions à sa mémoire sans avoir pris au préalable leur accord. Cependant, nous gardons l’espoir de recevoir leurs faveurs et bénédictions.

Grand penseur de l’islam, Cheikh Ahmad Tidiane SY fut rappelé à notre Seigneur il y a trois mois alors que je n’avais pas encore fini de m’interroger sur le mystère de son retrait depuis 2011 de la vie publique sénégalaise qu’il a marquée ces 70 dernières années. Le 15 mars 2017, tomba la triste nouvelle : il venait de nous quitter à jamais, ce musulman au culte discret et sincère, donc exemplaire. Exemplarité dans l’amour du savoir et de la sagesse pour mener à bien « le vicariat de Dieu sur terre ». Son enseignement éclectique était apte à répondre à nos besoins de sens et de spiritualité.

Ce mystique sénégalais était si bien-nommé « Al-Maktoum » pour évoquer la figure du « Pôle caché » ou « Al-Mahtoum » pour révéler la présence parmi nous du « Saint authentique », en référence aux attributs de son illustre homonyme Seydi Ahmad At-Tijani (1737-1815) –Qu’Allah préserve son mérite et son legs. Il faut toutefois reconnaître à Serigne Cheikh Tidiane SY une mission qui débordait le cadre de la religion pour couvrir tout ce qui était « digne d’homme ».

Sa disparition, telle sa vie, aura été l’éloge du discernement et de la vertu. Orphelin de son autorité morale, le peuple a pleuré son érudition et son éloquence. Serigne Cheikh était un théologien honnête et d’une rare ouverture d’esprit sur le monde et les autres spiritualités, anciennes comme modernes. Ce n’était que générosité de sa part. On le lui a bien rendu. A son éclipse, l’atmosphère se couvrit du voile de compassion, un signe de clémence de Dieu. Faveur qu’il accorde au fidèle dévoué.

Disparu dans sa 92ème année à sa résidence de Fann à Dakar, et reposant pour l’éternité «  insh’Allah » à Tivaouane (92 km), Serigne Cheikh Tidiane SY était une « vieille connaissance » pour nous. La relation d’affiliation remontait à 1956, quand notre guide digne et éclairé Seydi Aboubacar SY –Qu’Allah soit satisfait de lui, nous  l’avait recommandé pour l’animation du « Gamou » de notre dahira « Moutahabina fi Lahi », dont le siège se trouvait à la rue 20 x 29 chez le Vieux Tom DIAGNE et la dévouée Yata Kane BA.

Sage confirmé déjà et érudit digne de la confiance de son père et guide, Serigne Cheikh était en cela un modèle pour nous autres qui allions suivre son enseignement et veiller à la bonne application de nos devoirs religieux. Tâchons d’apprendre avant de prier ou l’école précède la mosquée, aimait-il à répéter.

La recommandation de Khalifa Ababacar SY a été suivie par nous et par le guide désigné. Ce dernier nous a donné une entière satisfaction, bien qu’il ne manifestât aucune vocation de servir de marabout « reclus » au beau milieu de ses talibés. Il ne fallait pas compter sur Seydi Cheikh pour la « domestication » de soi ou d’autrui. Pour lui, la vocation naturelle du « Talibé » c’est de devenir « Serigne ». Sa vision était large et son horizon lointain. Chez lui, tout dialoguait avec l’esprit du monde. N’a-t-il pas qualifié son cadre d’enseignements d’« école ambulatoire ». Il a parcouru villes et campagnes pour prêcher la bonne parole et apporter la lumière.

Parmi les lettrés de l’époque, arabisants comme francophones, Cheikh était unique. Solitaire, d’un courage physique et intellectuel rare, il restait malgré tout une référence pour beaucoup d’entre nous. « Mieux vaut ressembler à son époque que d’imiter son père », enseignait ce conférencier de renom. Il fallait être un homme éclairé porté sur le défi pour poser ainsi la question des héritages dans une société qui a du mal à arbitrer le conflit perpétuel des notions : « valeurs traditionnelles » ou « ada » en wolof, et « réalités essentielles » ou « haqîqa » en islam. Cela renforça notre foi et notre esprit de discernement tel que le Coran nous y invite à reprises de versets pour inciter les croyants que nous sommes à arriver au bon comportement et à la haute spiritualité.

Seuls le savoir et la dignité humaine pouvaient avoir raison de son besoin de solitude. Il savait se retirer et se mettre au-dessus de la mêlée. A chacune de ses apparitions, le résultat était à rechercher dans la pertinence de ses réflexions. Il incitait au  dialogue avec soi (« ruqù manaa kân/qui suis-je ? »), puis avec le monde. On peut se féliciter d’une chose : Serigne Cheikh fut largement à la hauteur de l’espoir en lui placé par Seydi Aboubacar qui nous l’avait recommandé.

Comment analyser sa pensée sans mentionner l’axe principal de son discours : la dialectique du temps et de l’espace. Ceci pour introduire sa propension à mener de pair, foi éclairée et réflexion scientifique. En homme avisé –guide spirituel, poète, agriculteur, transporteur, industriel, politique et diplomate, Serigne Cheikh Ahmad Tidiane SY savait tenir une conversation avec n’importe qui sur la base du discernement.

Sa pensée était délicate parce que Cheikh « Al-Maktoum » embrassait maints domaines du savoir et facettes du savoir-être, allant des principes généraux aux modalités pratiques et à leur régime de sanctions. Ce ne fut pas aisé de le suivre tant il savait naviguer entre les références exotériques et ésotériques, s’adressant en même temps à divers ordres d’enseignement. Par contre, pour le suivre, aucune limite n’était fixée pour le disciple, si ce n’est la paresse de ce dernier.  

Cheikh Ahmad Tidiane SY aura contribué à combattre l’obscurantisme et prôné l’éveil des consciences, le sursaut patriotique et l’abnégation dans le travail. Penseur et homme d’action, il n’avait de cesse de louer l’exercice d’un métier pour tout homme responsable, métier qu’il plaçait au titre de « réalité essentielle » en islam. C’est pourquoi, pour lui, tout religieux se doit de trouver une autre profession à lui à associer à la prédication. A cet égard, il me plaît de reprendre cette citation de lui prononcée dans les années 50, un leitmotiv pour son action sociale et politique : « La religion ne doit pas rendre neutre son sujet aux travaux de réformes mondiales. […] Apprendre ses devoirs religieux et les mettre en pratique n’exclut nullement les travaux manuels et d’esprit qui conduisent à l’amélioration du sort de l’humanité. C’est là un autre champ qu’il ne faut pas fuir pour aucun prétexte. »  

Seydi Cheikh s’est donné corps et âme pour le recul de l’ignorance tant chez l’homme que la femme. Ce combat se rapporte à la sagesse de ce hadîth qui confond garçons et filles dans l’obligation d’apprendre, « au nom de notre Seigneur », toute science d’où qu’elle nous vienne. Aussi, son exhortation à la courtoisie recoupait le sens du hadîth qui voudrait que la vertu soit l’apanage du musulman, partout où il la découvre.

Exégète hors-pair, sa méthode d’interprétation a toujours surpris nos habitudes de lecture et de commentaire du Coran et de la sunna. A la faveur de l’exploit spatial réalisé sur la lune le 21 juillet 1969 par l’astronaute américain Neil Armstrong, le débat faisait rage chez les oulémas conservateurs et dans les milieux musulmans traditionnalistes qui, de concert, réfutaient l’éventualité de ce voyage interplanétaire en s’obstinant à affirmer que Dieu ne donnerait pas à un scientifique le loisir de « pénétrer Son secret ». Ô ! Quelle ne fut notre belle surprise d’entendre la voix de Serigne Cheikh Tidiane SY « Maktoum » invoquant un bout du verset du Trône (255-1) quand Dieu dit de Lui-même et des faveurs qu’Il sait accorder : « Et, de Sa science [à Lui, Dieu], ils n’embrassent que ce qu’Il veut ». Le débat venait de se refermer.

Dans le milieu des années 90, après une première retraite de plus de six ans à Paris, Serigne Cheikh nous revenait avec une thématique sur l’« Unicité de Dieu ». Son intérêt pour la sa science se révélait comme par le passé. A distance, je l’ai suivi assidument avec toute l’attention requise. Personnellement, je n’ai point été dérouté par ses réflexions sur un sujet qui lui était cher : l’exploration de l’espace.

Le monde en était à épiloguer sur la découverte de « traces de vie » sur la planète Mars. Occasion pour Serigne Cheikh de livrer la teneur d’une nuit de discussions de haut niveau dans les années 60, chez lui à Tivaouane, entre les érudits Serigne Bachir MBACKE, El Hadji Amadou DEME de Sokone et Serigne Diamal –Qu’Allah soit satisfait d’eux, de leurs devanciers et préserve leurs legs. D’après Serigne Cheikh, le sujet portait sur « Al Merrikh », la planète rouge.

Par devoir de reconnaissance et sentiment de gratitude, j’en appelle à la clairvoyance du Président Macky SALL et de son Gouvernement pour reconsidérer à sa valeur la vie de ce sage et savant distingué parmi les fils du Sénégal. L’éminent Khalife fut l’un de nos meilleurs dont nous devons honorer la mémoire et perpétuer l’œuvre. Il aura consacré sa vie au culte sincère rendu à Dieu, au progrès de l’Humanité, à la recherche de la cohésion et à l’éloge du sens du discernement. Nous serions ravis, mes condisciples et moi, de voir l’Université de Thiès porter le nom de Cheikh Ahmad Tidiane SY « Al Maktoum ».

Abdoulaye BOYE

Cadre électrotechnicien à la retraite

Khombole

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